Le Dit de Thorstein-au-frisson / Þorsteins þáttr skelks

Le Dit de Thorstein-au-frisson[1]

 Þorsteins þáttr skelks

par Marion Poilvez

 

  1. Il est dit que, l’été suivant, le roi Olaf s’en alla festoyer dans l´est, près de Vik et ses alentours. Il festoya avec beaucoup d’hommes dans une ferme nommée Rein. Á cette époque, il y avait un homme avec le roi. Il s’appelait Thorstein, fils de Thorkel, fils d’Asgeir Douce-tête, fils d’Audun-Manche. Il était islandais et avait rejoint le roi l’hiver précédent.

Pendant la soirée, alors que les hommes étaient assis à leurs tables-à-boire[2], le roi Olaf déclara qu’aucun de ses hommes ne devait se rendre seul aux latrines durant la nuit, et que quiconque ayant besoin de s’y rendre devait faire appel à son compagnon de couche[3], sous peine de désobéissance au roi. Les hommes burent allègrement pendant la soirée, et quand les tables-à-boire furent démontées, les hommes s’en allèrent dormir.

Au milieu de la nuit, Thorstein l’Islandais se réveilla car il avait besoin sortir de son lit, mais l’homme à ses côtés dormait si profondément que Thorstein ne voulut pas le réveiller. Il se leva, se glissa dans ses chaussures, enfila un lourd manteau et marcha jusqu’aux latrines. C’était une bâtisse assez grande pour que onze hommes puissent s’y asseoir chacun sur un bord. Il s’assit sur le siège le plus proche de l’entrée, et quand il fut assis pour un moment, il vit un diablotin grimper sur un autre siège, plus loin à l’intérieur de la bâtisse, et s’y asseoir.

Alors Thorstein demanda: « Qui est là? »

Le démon répondit: « C’est Thorkel le-Maigre, celui qui rejoingnit les morts en compagnie du roi Harald Hildetand »[4]

« Et d’où es-tu arrivé? » demande Thorstein

Il dit qu’il venait tout juste d’arriver de l’Enfer.

« Que peux-tu me dire de cet endroit? » demanda Thorstein

Il répondit: « Que veux-tu savoir? »

« Qui supporte le mieux les tourments de l’Enfer? »

« Personne ne les supporte mieux » dit le démon, « que Sigurd, tueur du dragon Fáfnir »[5]

« Quel genre de tourment endure-t-il? »

« Il attise le feu d’un four » dit le revenant

« Cela ne me parait pas vraiment être un grand tourment » dit Thorstein

« Mais ça l’est bien » répondit le démon, « car c’est lui le feu de bois »

« Dans ce cas c’est un bien grand tourment » répondit Thorstein « mais qui supporte le plus mal ces tourments? »

Le revenant répondit: « Starkad le Vieux[6] les supporte le plus mal. Il hurle tant que c’est un plus grand tourment pour nous démons que tout le reste, car ses cris ne nous laissent aucun repos. »

« Quel tourment reçoit-il » demanda Thorstein « qu’il endure si mal, lui qui est dit avoir été un homme si brave?

« Il tient ses chevilles en feu »

« Ça ne me parait pas être si terrible » dit Thorstein « pour un héro tel qu’il l’a été »

« Tu ne vois pas la chose correctement » répondit le revenant, « car seulement la plante de ses pieds sort du feu »

« En effet c’est terrible » répondit Thorstein « Hurle comme lui pour voir »

« D’accord » répondit le démon.

Il éloigna alors ses mâchoires l’une de l’autre et décocha un grand meuglement, et Thorstein ramena la bordure de son manteau sur sa tête.

Thorstein n’était pas vraiment impressionné par ce cri et dit « C’est le mieux qu’il puisse crier? »

« Loin de là » répondit le démon « car ça, c’est le cri de nous petits esprits malins »

« Hurle comme Starkad » demanda Thorstein

« D’accord » dit le démon.

Il recommença alors une seconde fois à hurler si fort que Thorstein pensa qu’il était bien terrifiant qu’un si petit diableisse meugler ainsi. Thorstein fit alors comme la première fois, ramena la bordure de son manteau sur sa tête, et blêmit tant qu’il s’évanouit.

Le démon demanda alors: « Pourquoi es-tu silencieux maintenant? »

Quand il reprit ses esprits, Thorstein répondit: « Je suis silencieux, parce que je suis stupéfait par l’horrible voix qui est la tienne, toi qui me semble être un petit démon. C’était ça le plus grand cri de Starkad?

« On en est loin » dit-il « c’est plutôt son cri le plus discret »

« Arrête de tourner autour du pot » dit Thorstein, « et fais-moi entendre son meilleur cri »

Le démon acquiesça. Thorstein se tint prêt, plia son manteau pour recouvrir sa tête et le tint ainsi de ses deux mains. Le revenant s’était rapproché de Thorstein de trois sièges à chaque hurlement, et seulement trois sièges les séparaient maintenant. Le démon gonfla alors horriblement ses joues, roula ses yeux dans ses orbites et commença à hurler si fort que Thorstein pensa que celui-là dépassait toute mesure. Et alors qu’au même instant la cloche de l’église sonna, Thorstein tomba inconscient au sol.

Le démon réagit si fortement au son de cloche qu’il en tomba par terre, et le bruit de sa chute put s’entendre pendant longtemps jusqu’au fin fond de la terre. Thorstein reprit rapidement ses esprits, se leva, retourna dans son lit et s’allongea.

 

  1. Au matin, tous les hommes se levèrent. Le roi se rendit à l’église et assista à la messe, après quoi il s’en alla manger. Le roi n’était pas de très bonne humeur.

Il fit une déclaration : « Quelqu’un s’est-il rendu seul aux latrines la nuit dernière? »

Thorstein se leva et, se prosternant devant le roi, admit qu’il avait bravé son interdiction.

Le roi répondit: « L’offense envers moi n’est pas bien grande, mais tu confirmes ce qu’on dit vous, Islandais: vous êtes vraiment têtus. Mais t’est-il arrivé quoique ce soit? »

Thorstein raconta alors toute l’histoire, telle quelle s’était produite.

Le roi demanda: « Quel avantage pensais-tu donc retirer de ses hurlements? »

« Je veux te le raconter, seigneur. Je pensais que, parce que tuous avais tous commandés de ne pas nous rendre seuls là-bas et que le diable est apparu, je ne pourrais pas m’en sortir indemne. Mais je me suis dit que tu devrais bien te réveiller, seigneur, s’il se mettait à hurler, et j’ai pensé que je serais alors secouru, si j’attirais ton attention »

« Il est juste » dit le roi « que je me suis réveillé et qu’alors j’ai su ce qui se passait. J’ai donc fait sonner la cloche parce que je savais que rien d’autre ne pourrait t’aider. Mais n’étais-tu pas terrifié, quand le démon s’est mis à hurler? »

Thorstein répondit: « Je ne sais pas ce qu’est la terreur, seigneur. »

« N’y avait-il aucune peur dans ton cœur? » dit le roi

« Je ne dirais pas ça » dit Thorstein « car au moment du dernier hurlement, un frisson a finalement parcouru ma poitrine »

Le roi répondit « Maintenant tu dois recevoir ton surnom et tu seras appelé Thorstein-au-Frisson désormais, et voici une épée que je veux t’offrir pour l’occasion »[7]

Thorstein le remercia. Il est dit que Thorstein devint un homme ligeroi Olaf et resta avec lui jusqu’à ce qu’il périsse sur le navire de guerre Long-Serpent[8] aux côtés d’autres champions du roi.

 

Quelques indications sur le texte:

            Þorsteins þáttr skelks (ou Dit de Thorstein-au frisson comme nous le traduisons ici) est un texte singulier à bien des égards. Il ne se retrouve que dans la Flateyjarbók, manuscrit islandais de la fin du XIVe siècle, considéré comme l’un des plus riches supports préservés tant par l’étendue de son contenu que par l’élaboration de ses illustrations. Le Dit fait partie d’une compilation d’épisodes (þættir) autour de la saga d’Olaf Tryggvason, souverain de Norvège entre 995-1000, défenseur de la chrétienté et de sa relation aux coutumes et croyances païennes.

La rencontre d’un passé héroïque et d’un présent chrétien est ici mise en scène de manière bien cocasse: au milieu de la nuit, dans des latrines. La symétrie est parfaitement plantée entre les deux époques: Thorkel le-Maigre, qui servit le roi semi-légendaire Harald Hildetand et mourut à ses cotés, vient a la rencontre de Thorstein l’Islandais, qui servira le roi Olaf et mourra également à ses côtés. Le message est clair: les figures légendaires des temps anciens, les meilleurs (Sigurd) comme les pires (Starkad) brûlent tous en enfer sans distinction, et la figure royale d’Olaf se pose en antithèse chrétienne. L’association du dégoût et des enfers est une méthode bien connue de la littérature médiévale, des visions comme des fabliaux, et est ici reprise pour “salir” des supposés restes de nostalgie à l’égard d’un passé guerrier fantasmé.

L’originalité du Dit se trouve donc ailleurs, à commencer par le riche vocabulaire (dont nous tentons de rendre la diversité) déployé pour désigner un si petit démon dans un si petit texte: púki (10), dólgr (1), fjándi (2), skelmir (1), drysildjöfull (1) draugr (4). Tous dénotent une variante de “démon” avec parfois une connotation misérable, à l´exception de draugr. Le draugr est un revenant, ou plutôt un mort-vivant de chair et d’os, continuant sa vie après la mort dans son tertre aménagé. C’est un personnage récurrent des sagas, aussi bien des Sagas des Islandais (Íslendingasögur) que des Sagas légendaires (Fornaldarsögur). L’assimilation du revenant, ayant donc un nom et un passé d’homme, au démon représentant du Diable et strictement rattaché aux enfers, est quelque peu incongrue, sachant que la doctrine chrétienne les séparent clairement. Le Dit confirme une certaine flexibilité envers le dogme chrétien (l’Islande étant pourtant officiellement chrétienne depuis l’an 1000) et démontre l’existence de différents degrés de connaissance religieuse chez les rédacteurs du début du XIVe siècle, ainsi que la possibilité de mobiliser au besoin des figures culturelles norroises bien connues tels que le draugr. Le draugr des sagas est également dans la plupart des cas un homme vivant avant la conversion de l’Islande, ce qui nous amène à penser que devaient coexister dans une catégorie mentale ample les morts païens, les revenants et les démons en Enfer.

Il est également intéressant de noter que, au-delà du ton radicalement chrétien du Dit, un topos bien séculaire est présent, celui des mésaventures d’un Islandais un peu provincial à la cour du roi de Norvège. On retrouve cette structure narrative notamment dans les épisodes de la Morkinskinna (Hreiðars þáttr heimska, Sneglu-Halla þáttr et bien d’autres) où un Islandais, peu prometteur et têtu, gagne finalement le respect du roi par son humour, sa rhétorique et son intelligence.

Il reste à nous demander si ce qui nous apparaît comique dans cette histoire, était réellement amusant pour le public médiéval, ou bien terrifiant. Le fait que le petit démon s’épuise à hurler et se fait avoir par la ruse de Thorstein, pour finalement disparaître dans les abysses des latrines, parait être un effet grotesque certain. Mais d’un autre côté, les latrines étant toujours installées à une distance raisonnable de l’espace de vie, s’y rendre en pleine nuit devait être un moment de peur résonnant dans les esprits des auditeurs, et la sagesse du Hávamál -ou Dits du Très-Haut- nous le confirme :

v.112     Ráðumk þér, Loddfáfnir,                         Je te conseille, Loddfafnir,

að þú ráð nemir.                                                 De suivre ce conseil

Njóta mundu ef þú nemur,                       Il sera utile si tu l’apprends,

Þér munu góð ef þú getur:                       Te sera bénéfique si tu l’entends:

Nótt þú rís-at                                         Ne te lèves pas la nuit,

nema á njósn sér                                    A moins que tu ne guettes

eða þú leitir þér innan út staða                  ou que tu ne cherches au-dehors les latrines[9].

Il est certainement impossible de mesurer la balance entre comique et peur présente dans le Dit et leur impact sur un public partageant des catégories mentales et émotionnelles bien différentes des nôtres. Cependant, au-delà de sa valeur chrétienne indéniable, le texte semble surtout construire, à travers le rire et la peur, une représentation édifiante du roi Olaf Tryggvason et, empruntant les mots de l’historien Aaron Gurevich, nous pouvons conclure qu’ici “Le rire n’a pas détruit la peur, mais il l’a rendue supportable”[10]

 

Bibliographie

 

Sources:

Flateyjarbók, En Samling af Norske Konge-Sagaer, (eds.) Guðbrandur Vigfússon & Carl Rikard Unger, Christiana, Oxford University, 1868

Hávamál dans Edda: Die Lieder des Codex Regius nebst verwandten Denkmälern I: Text., Neckel, Gustav (Ed.), Heidelberg, Winter, 1983.

 

Études:

-Ashman Rowe, Elizabeth, « Cultural Paternity in the Flateyjarbók Óláfs saga Tryggvasonar », Alvíssmál 8, 1998, p. 3-28.

-Ármann Jakobsson, « The Life and Death of the Medieval Icelandic Short Story », The Journal of English and Germanic Philology, 112 (3), 2013, p. 257-291.

-Gurevich, Aaron, Historical Anthropology of the Middle Ages, Chicago, The University Press of Chicago, 1992.

-Larrington, Carolyne, « Diet, defecation and the devil: disgust and the pagan past », in Medieval obscenities, Nicola McDonald (ed.), Woodbridge, Boydell & Brewer/York Medieval Press, 2006, p. 138-155.

-Lindow, John, « Þorsteins þáttr skelks and the verisimilitude of supernatural experience in saga literature », in Structure and Meaning in Old Norse Literature, New Approaches to Textual Analysis

and Literary Criticism, John Lindow, Lars Lönnroth and Gerd Woflgang Weber (eds.), Odense, Odense University Press, (Viking Collection, 3), 1986, p. 264–80.

[1]     Je tiens à remercier chaleureusement les rédacteurs de Valland, M. Grégory Cattaneo et M. François Dontaine, pour leur relecture et commentaires. La version norroise est consultable sur http://www.snerpa.is/net/isl/skelks.htm

[2]    Traduction littérale. Une drykkjuborð est une table dressée pour les soirs de fêtes et démontée au moment du coucher.

[3]    Un rekkjufélagi ou « compagnon de chambrée » partage la même couche qu’un autre compagnon du même groupe (de la suite d’un roi ou d’un chef par exemple)

[4]    Haraldr hilditönn, littéralement “Harald dent-de-guerre”, est un roi guerrier semi-légendaire souvent mentionné dans les sources scandinaves (la Njáls saga, la Hervarar saga ou encore les Gesta Danorum de Saxo Grammaticus) Il aurait régné sur le Danemark, la Suède, la Norvège et le nord de l’Allemagne entre le VIIIe et le IXe siecle. La tournure de la phrase fell á hræ með Haraldi konungi hilditönn , peu commune, nous amène à penser que Thorkel aurait péri aux côtés du roi à la bataille légendaire de Brávellir.

[5]    Sigurðr Fáfnisbani ou Siegfried, héro mythique apparaissant notamment dans la Völsunga saga et la Chanson des    Nibelungen.

[6]    Starkaðr inn gamli est moins bien connu que le mythique Sigurðr. Il est mentionné dans les Gesta Danorum et la Gautreks saga notamment. Il nous est dit qu’il est le fils d’un géant et serait né avec six bras que Thor s’empressa de couper. Odin lui fit cadeau de deux vies supplémentaires et du talent poétique. Malheureusement, Thor le maudit: il sera sans descendants, commettra un crime dans chacune de ses trois vies et ne se rappellera jamais de ses poèmes.

[7]    Nafnfestr, ou littéralement liage-de-nom, est présenté ici comme un rite de passage entre une autorité supérieure telle qu’un roi et un de ses hommes de lige, le tout scellé par un cadeau. Plus communément dans les sagas, le surnom est simplement mentionné en rapport à une qualité physique ou un événement récent sans autre forme de cérémonie.

[8]    Le Ormen Lange est le célèbre navire du roi Olaf Tryggvason, construit à la la fin du Xe siècle.

[9] Traduction personnelle

[10] “Laughter did not destroy fear, but it did make it bearable”, Historical Anthropology of the Middle Ages, p.121

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