La saga d’Eirekr le Grand Voyageur / Eireks saga víðförla

La saga d’Eirekr le Grand Voyageur
par Mlle Marion Poilvez

Eireks saga víðförla[1]

Notes sur la traduction:

La Flateyjarbók, manuscrit islandais de la in du XIVe siècle richement décoré, contient à ce jour encore quelques textes non-traduits en français, parmi lesquels la Eireks saga viðförla. Valland souhaite se faire le médium par lequel ces derniers vestiges du Moyen Âge islandais pourront se rendre accessibles au public francophone. Je souhaite préciser que cette traduction ne fait pas autorité. Comme la précédente traduction extraite du même manuscrit (voir Valland 7, Le Dit de horstein-au-frisson), elle est pensée avant tout comme une mise en avant pouvant éveiller des intérêts de recherche chez nos lecteurs, tout autant qu’un entraînement pour sa traductrice. Nous encourageons d’ailleurs toute proposition de traduction de la part des membres du réseau.
N’étant pas un court épisode (þáttr) mais bien une saga de cinq chapitres, nous avons choisi de présenter cette traduction sous forme de feuilleton pour les cinq prochains numéros de Valland. Une préférence sera donnée à la traduction littérale, et les noms propres des personnages seront présentés au nominatif afin de préserver une touche norroise. Chaque texte aura son original disponible en ligne, sera accompagné d’un rapide commentaire et de quelques références bibliographiques également accessibles en ligne, le tout permettant à chacun de pouvoir approfondir indépendamment l’étude critique du texte si besoin.

Chapitre 1

Thrándr est le nom de ce roi qui le premier régna sur Tronheim[2]. Il avait un fils qui s’appelait Eirekr.  C’était un homme populaire depuis son plus jeune âge. Il était bien bâti, vaillant, excellait en tout et devint brave en grandissant. Il arriva qu’un soir de Yule[3], Eirekr fit le vœu solennel de parcourir le monde entier à la recherche de ce lieu que les hommes païens nomment Ódáinsakr [4] mais que les hommes chrétiens nomment la terre des hommes vivants, ou Paradis. Ce serment devint célèbre dans toute la Norvège. L’été suivant, Eirekr apprêta un magnifique navire et de Norvège prit la mer jusqu’au Danemark. Ils étaient douze à bord. Le roi danois avait lui-même un fils nommé Eirekr. Père et fils invitèrent Eirekr, fils de Thrándr, à passer l’hiver avec eux, et il accepta. Les deux homonymes devinrent amis : ils s’entendaient bien et se ressemblaient beaucoup. Au printemps suivant, Eirekr le danois décida de voyager avec son homonyme [5]. Ils étaient douze en sa compagnie. Ils prirent la mer, mirent le cap sur Miklagard [6] et arrivèrent au moment même où le roi grec [7] levait une armée contre des pilleurs qui attaquaient violemment son royaume. Quand le roi grec apprit l’arrivée d’hommes du Nord, il demanda à les voir. Il les reçut avec honneur, et leur demanda ensuite qui ils étaient, d’où ils venaient, et où ils avaient l’intention d’aller. Eirekr dit qu’ils étaient des hommes du Nord et ils de rois, et qu’ils avaient l’intention d’explorer amplement le monde. Alors le roi grec les honora excessivement bien, à tous égards. Et après quelques temps passé en ces lieux, ils avaient accompli de nombreuses prouesses, faites de sages décisions et de grand courage, et défendirent incroyablement bien le royaume du roi grec. Et quand le roi s’aperçut qu’ils étaient plus forts que bien d’autres hommes du pays, de tous il les distingua le plus et les crédita d’une grande notoriété. Il les it ses serviteurs et leur ofrit les meilleures conditions de service d’entre tous ses hommes. Il est ainsi dit que ceci fut la première fois que des hommes du Nord reçurent les honneurs là-bas, à Miklagard.

Notes
1. Disponible en norrois. Je tiens à remercier le comité de rédaction de Valland, tout particulièrement MM. Grégory Cattaneo et François Dontaine, pour leur précieuse relecture et leurs commentaires.
2. Le temps d’action d’une saga s’indique presque toujours par la mention du règne d’un roi important en début
de chapitre. Ici, Thrándr, roi légendaire du IXe siècle, ils du roi Sæmingr lui-même ils d’Odin, est présenté comme premier roi de Trondheim (aussi connue comme Nidaros) a laquelle il donne son nom Þrándheimr (voir Hálfdanar saga Eysteinssonar)
3. Jól, fête scandinave hivernale païenne qui fut assimilée au Noël chrétien après la conversion. Avec la mention
d’un roi, c’est une autre marque temporelle importante dans le corpus norrois.
4. Littéralement, “le-pré-des-non-morts”. Le terme apparaît également chez Saxo Grammaticus dans ses Gesta
Danorum, Livre 4, chap. 2.
5. Nafni ou nafna si les homonymes sont des femmes, dérivés du neutre nafn,un nom.
6. Byzance. Miklagarðr signifie littéralement «grand espace clôturé», et par extension «grande ville». Le suffixe
-garðr se retrouve dans des constructions telles que Ásgarðr (enclos-des-dieux) ou Miðgarðr (enclos-du-milieu),
et désigne conventionnellement un espace spécifique attribué à un groupe déterminé (dieux ou hommes).
7. Grikkja-konungr est une appellation commune pour le Basileus, empereur de Constantinople.

Commentaire:
Les rites de passage sous forme de voyage initiatique sont nombreux dans les sagas, au-delà des genres (sagas des islandais, sagas légendaires, sagas royales, hagiographie…). Les récits se déroulent généralement dans des horizons connus des hommes du Nord, tels que l’Islande, la Norvège, le Danemark, voire la mer Baltique, et les jeunes hommes embarqués oscillent entre expéditions guerrières, commerce et séjours à la cour d’un roi, dans sa garde ou en tant que poète (skald). Un plus petit nombre de sagas et épisodes (þættir) se concentrent spécifiquement sur des récits de viðförla-ou récits de grand voyageur[8]- partiellement ou complètement tournés vers l’Est, dont la Yngvars saga víðförla, la Þorvalds þáttr víðförla, la Örvar-Odds saga et la présente Eireks saga víðförla[9]. Souvent associées aux Fornaldarsögur, elles se déroulent soit dans un passé légendaire imprécis (comme ici), soit entre les IXe et Xe siècles. Elles sont pour la plupart des compositions tardives (XIVe siècle) et sont empruntes de spiritualité chrétienne. Un ils de roi légendaire païen et un auteur résolument chrétien : nous pourrions nous attendre à une opposition claire, telle la disposition comique du Dit de horstein-au-frisson (voir Valland 7) compilé dans le même manuscrit. Cependant ici, l’opposition entre païen et chrétien parait dissolue dans la quête d’un même lieu, le paradis terrestre, dont le nom est présenté comme variable selon les époques et cultures, mais dont l’existence est ainsi même assurée comme intemporelle. La première étape de la route de l’Est (austrvegr) est souvent Byzance[10], où beaucoup de guerriers vikings allaient faire leurs preuves en tant que Varègues dans la garde personnelle du roi. Ici, les exploits des deux jeunes princes ne sont pas simplement guerriers, mais sont accompagnés de sages décisions, créant de nobles personnages en harmonie, entre force physique et force spirituelle (ce qui n’est pas toujours le cas chez les protagonistes des fameuses sagas familiales islandaises) les rapprochant ainsi d’un modèle héroïque plus continental.
Ce chapitre d’introduction est balisé de “premières” fois : le premier roi de Trondheim, la première fois que des hommes du Nord reçurent des honneurs à Byzance, et, supposément, le premier grand voyage des deux jeunes princes. Nous pouvons donc d’ores et déjà déceler la tonalité de la narration qui se confirmera au il des chapitres: Eireks saga víðförla est un récit initiatique, spirituel et princier, résolument chrétien dans sa quête mais intégrant les indéniables origines païennes des hommes du Nord. Ce qui reste cependant en suspens dans ce premier chapitre est le vœu même d’Eirekr, présenté sans explication apparente [11]. Qu’est-ce qui le motive? Est-ce là une quête purement religieuse, ou bien le désir de gloire attaché aux grands voyages et aux découvertes?

Notes

8. Voir Sverrir Jakobsson, « On the road to paradise », p.936
9. Yngvars saga víðförla et Örvar-Odds saga sont disponibles en français. Voir Sagas légendaires islandaises,
traduit de l’islandais et présenté par Régis Boyer avec la participation de Jean Renaud, Anacharsis, 2012.
10. Shafer, John Douglas. Saga-Accounts of Norse Far-Travellers, p.112.
11. Shafer, ibid., p.114.

Chapitre 2

Il est dit qu’un jour Eirekr le norvégien demanda au roi qui donc avait créé le ciel, ou encore la terre.
Le roi dit: “Un seul être a fait les deux”
Eirekr demanda: “Qui donc?”
Le roi répond: “Dieu tout-puissant, qui est un seul dieu mais possède trois aspects”
Eirekr dit: “Quels sont ces trois aspects?”
Le roi dit: “Pense au soleil. Il possède trois aspects: feu, lumière et chaleur, tout en étant un seul soleil. Il en est de même pour Dieu: Père, Fils et Saint Esprit, et pourtant il est Un dans sa toute-puissance.
Eirekr dit: “C’est un grand dieu celui-là qui a fait le ciel et la terre. Maintenant, dis-moi quelque chose de sa grandeur.”
Le roi dit: “Dieu est Un, indicible et invincible. Il est au dessus de toutes choses et supporte toutes choses. Il tient dans ses mains les extrémités de la terre.”[1]
Eirekr dit: “Mais Dieu connait-il toute chose?”
Le roi dit: “Lui seul connait tout, de sa propre vision”
Mais quand le roi eut dit ceci, Eirekr s’émerveilla alors de la prééminence de Dieu.
Eirekr dit: “Mais où vit Dieu, au ciel ou sur la terre?”
Le roi dit: “Il règne sur le ciel, et là-bas est son royaume. Là-bas, il n’y a pas de maladie, ni de pleurs. Pas de mort, pas de chagrin ni de malheur. Là-bas, il y toujours de la joie, du bonheur perpétuel et la satisfaction de plaisirs divins sans fin”
Eirekr dit: “Qui vit là-bas avec Dieu?”
Le roi dit: “Les saints anges vivent là-bas. Dieu les a créés pour le servir au commencement.[2] Dieu tout-puissant s’est construit une halle brillante et il nomma cette halle Royaume des cieux. Ensuite, il construisit un sombre donjon[3]; c’est dans ce monde que nous vivons. Dans celui-ci il plaça une fosse profonde; c’est l’Enfer. Ce lieu possède différent type de tortures faites avec du feu, et là sont tourmentées les âmes des mauvais hommes. Sur cette fosse règne Satan, ennemi de l’humanité, mais Dieu tout-puissant l’y a fermement confiné après sa Passion. Ensuite, il se leva au troisième jour après la mort de sa chair. Au quatrième jour, il s’éleva jusqu’au royaume des cieux, où toute la puissance divine est prête, pour les chevaliers et les antrustions[4]. Et là tous devront s’évertuer et compléter ce vide laissé par les anges déchus, et Dieu reconstituera leur nombre avec ceux qui auront mené une vie pure.”
Eirekr dit: “Quelle est cette fosse, celle dont tu as parlé et qui se trouve sur terre?”
Le roi dit: “C’est la terre de la mort qui est destinée aux hommes qui ont péché, et qui est appelée Enfer. En ce lieu se pratique tout type de tourments à base de feu perpétuel. Là, les mauvais hommes sont punis.”
Eirekr dit: “Qui sont-ils?”
Le roi dit: “Ils sont tous païens, et renégats.”
Eirekr dit: “Pourquoi tous les païens sont-ils mauvais?”
Le roi dit: “Parce qu’ils ne veulent pas vénérer Dieu, leur créateur”
Eirekr dit: “N’est-ce pas ce dieu que nous vénérons?”
Le roi dit: “Ce n’est pas ce dieu, car de mauvaises choses sont dites sur eux[5], à quel point ils meurent mal ou quelles vies criminelles ils menèrent pendant leur existence. Leurs âmes se trouvent maintenant dans un feu perpétuel et des tourments inextinguibles.
Eirekr dit alors: “Jamais avant je n’avais entendu de telles choses à leur propos.”
Le roi dit: “Tes croyances sont fausses, c’est pour cela que tu n’en a jamais entendu parler. Mais si tu veux croire en Dieu éternel et qui est Trinité, alors après la mort tu iras à lui en perpétuelle béatitude.
Eirekr dit: “J’aimerais bien ça, recevoir une vie éternelle après la mort”
Le roi dit: “Ce voeu sera tiens, si tu crois au Dieu éternel qui est Trinité et ensuite accepte le baptême sacré. Tu seras ramené à la vie par sa chair et par son sang, et tu deviendras ami de Dieu. Accepte le Christ et vénère-le bien en toutes choses”
Eirekr dit: “Je ferai comme tu m’encourages de faire. Mais réponds à ceci que je te demande: Où se trouvent l’Enfer?”
Le roi dit: “Sous terre”
Eirekr dit: Qu’est-ce qui se trouve au-dessus de la terre?”
Le roi dit: “Le ciel”
Eirekr dit: “Qu’est-ce qui se trouve au-dessus du ciel?”
Le roi dit: “Le firmament. Dans ce ciel se trouvent toutes les étoiles qui brûlent comme du feu”
Eirekr dit: “Qu’est-ce qui se trouve au-dessus du firmament?”
Le roi dit: “Des eaux y sont attachées comme des nuages”
Eirekr dit: “Qu’est-ce qui se trouve au-dessus des eaux?”
Le roi dit: “Le ciel spirituel, et les hommes pensent que les anges y vivent”
Eirekr dit: “Qu’est-ce qui se trouve au-dessus de ce ciel?”
Le roi répond: “Le ciel intellectuel[6]. Dans ce ciel Dieu lui-même et son royaume peuvent être vus par ceux qui le méritent.”
Eirekr était émerveillé de voir à quel point le roi était sage et dit: “Quel grand, sublime et inégalable savoir tu possèdes. Dis-moi, si tu le sais, quelle est la largeur de la terre?”
Le roi dit: “Tu es bien curieux, Eirekr, et tu veux connaître beaucoup de choses qui sont inutiles, inhabituelles et bien obscures. Mais voici comment je réponds à ta question. Écoute donc ce que j’ai à dire et apprends. Des hommes sages disent que la circonférence de la terre est de cent quatre-vingt mille lieues[7], et ce ne sont pas des piliers qui la supportent, mais Dieu tout-puissant.
Eirekr dit: “Quelle est la distance entre le ciel et la terre?”
Le roi répond: “Tu es bien curieux. Il est dit que, de la terre jusqu’au plus haut du ciel, il y a cent mille trois cent quatre-vingt-cinq milles.[8]
Eirekr dit: “Qu’y a-t-il au-delà de la terre?”
“Une grande mer, qui est appelée océan”
Eirekr dit: “Quel est le pays le plus éloigné dans la moitié sud du monde?”
Le roi répond: “Nous disons que l’Inde marque la limite de la terre dans cette moitié du monde”
Eirekr dit: “Où se trouve ce lieu qui est appelé Ódáinsakr[9]”
Le roi dit: “Nous l’appelons Paradis ou terre vivante.”
Eirekr dit: “Où se trouve ce lieu?”
Le roi dit: “Plus loin à l’est de l’Inde”
Eirekr dit: “Est-il possible d’y accéder?”
“Je ne sais pas” dit le roi, “car devant se tient un mur enflammé qui monte jusqu’au ciel”
Mais quand le roi eut raconté tout cela à Eirekr, et bien plus encore, ce dernier tomba à ses pieds et dit: “Je te supplie, toi le meilleur des rois, de m’apporter ton aide pour financer mon voyage, car je suis dans le besoin pour accomplir mon vœu. J’ai fait ce vœu solennel de voyager au sud du monde à la recherche d’Ódáinsakr, mais je sais que ne pourrai pas m’y rendre sans bénéficier de votre assistance. ”
Le roi dit: “Reste ici avec nous pour les trois prochains hivers, et ensuite va-t’en, car tu en a besoin. Tu recevras l’assistance de mes conseils, et soit bien attentif à ma recommandation. Reçois le baptême, et ensuite je t’aiderai.
Eirekr questionna prudemment le roi sur les récompenses de la vertu et les tortures de l’Enfer. Il le questionna également sur l’apparence des peuples et les ramifications des terres, des mers et des pays lointains, de l’est et du sud du monde, des grands rois et différentes îles, des déserts et de ces lieux qu’ils ont du traverser, d’hommes étranges et de leurs habillements, des coutumes de nombreuses nations, des vipères et dragons volants[10] et toutes sortes d’animaux et oiseaux, des réserves d’or et de bijoux. A ces questions, et bien d’autres, le roi répondit bien et avec sagesse. Après cela Eirekr et ses hommes furent baptisés.

Notes

1 Ce passage peut être mis en parallèle avec la cartographie médiévale, comme par exemple dans la Ebstorf Mappamundi  où le Christ est représenté tenant les deux extrémités du monde entre ses mains (c’est-à-dire le Nord et le Sud), sa tête étant au Paradis (l’Est) et Jérusalem étant le centre de son corps.
2 Engill provient du latin ecclésiastique angelus.
3 Myrkva-stofa. Littéralement, “sombre pièce”, qui peut être employé dans le sens de “cachot, prison, donjon” (voir la Grettis saga, ch.86) et par extension, le monde mortel, en opposition au paradis éternel. L’expression apparaît dans Stjórn, la traduction de l’Ancien Testament, ainsi que dans l’Elucidarius norrois
4 hirðsveit. Ce terme, utilisé par certains historiens pour décrire l’organisation militaire des Mérovingiens,
se retrouve sous la plume de Maximin Deloche, La Trustis et l’Antrustionat royal sous les deux premières races
(partie 5), in Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 16e année, 1872, p. 402(401-406) ; étude publiée ensuite par l’auteur sous la forme d’un ouvrage : La Trustis et l’Antrustionat royal sous les deux premières races, Imprimerie nationale, 1873. Le compte-rendu de cet ouvrage fut établit par les soins de  Jules Tardif, Bibliothèque de l’école des chartes, 1874, vol. 35, n°1, pp. 159-166. Je remercie ici M. Grégory Cattaneo pour ces précisions.
5 Le pluriel apparaît ici pour faire la différence entre Dieu, unique, et les dieux païens multiples.
6 Skilningarhiminn, littéralement “le ciel de l’intellect” ou “le ciel de la compréhension”. Le mot apparaissant
également dans l’Elucidarius norrois, je suis ici le choix de traduction de l’Elucidarium latin proposé par Yves
Lefèvre, L’Elucidarium et les lucidaires : contribution par l’histoire d’un texte, à l’histoire des croyances religieuses en France au moyen âge / thèse pour le doctorat ès-lettres présentée à la faculté des Lettres de l’Université de
Paris par Yves Lefèvre. – Paris : E. de Boccard, 1954, p.106.
7 hundrað þúsunda rasta ok átta tigi þúsund. Le röst est une mesure approximative basée sur la distance
parcourable entre deux points de repos. Je décide de traduire le terme par “lieue” rendant son aspect variable
et ancien.
8 hundrað þúsunda mílna ok þrjú hundruð ok hálfr níundi tögr mílna. Ici le texte change de mesure pour
míla; je transpose ce changement en traduisant par “mille” en référence au mille romain.
9 Littéralement, “le-pré-des-non-morts”. Le terme apparait au chapitre 1 de la saga et est présenté comme
l’équivalent païen du Paradis chrétien.
10 Flugdreki. Je garde ici le sens littéral du substantif norrois, dreki nécessitant souvent des précisions (par
exemple sporðdreki est un dragon à queue, c’est-à-dire un scorpion)

Commentaire:
Le chapitre 2 de la Eireks saga viðförla s’éloigne un temps de la narration pour laisser place à un dialogue entre le roi grec et le jeune prince norvégien en quête du paradis terrestre, échange qui se soldera par la conversion de ce dernier. La figure du roi chrétien en tant qu’éducateur est, si nous suivons l’analyse de Sverrir Jakobsson, la première étape des récits de grands voyageurs vers l’Est[11].
Le dialogue en tant que méthode d´enseignement est un outil bien connu de la production littéraire occidentale, de l’antiquité grecque à la scolastique médiévale[12] . Ici, tant par la forme que par le fond, le discours théologique du chapitre semble s’inspirer en grande partie du populaire Elucidarium, rédigé en latin par Honoré d’Autun vers 1100, et dont la traduction norroise était en circulation en Islande au XIVe siècle[13]. L’Elucidarius présente à première vue une dynamique maître-disciple (Magister-Discipulus) bien éloignée de l’art de la dialectique classique et plutôt autoritaire. Basé sur un rythme de questions-réponses absolues dans ses premières lignes, le manuel évolue cependant vers un argumentaire plus fin, le maître demandant par la suite au disciple ce qui lui semble le plus juste, et le convainc ainsi du bien-fondé de sa foi.
Ici, le dialogue entre Eirekr et le roi ne dépasse pas le stade de l’autorité. Le roi ne pose aucune question à Eirekr et parait même récalcitrant à partager son savoir sur certains points, indiquant au jeune viking qu’il est forvitinn (curieux) sur des choses inutiles. Ceci pourrait s’expliquer par le fait que le jeune prince n’est pas encore chrétien, mais aussi par le contenu de la discussion, à savoir la nature de Dieu et de son royaume, qui relève également d’un ton autoritaire dans le livre I de l’Elucidarium original. La saga présente des arguments similaires, tels que l’explication analogique de la Trinité divine et du soleil, les trois niveaux des cieux ou encore la chute des saints anges et leur remplacement par des hommes pures aux côtés de Dieu comme dans l’exemple suivant :

“En á fertuganda degi steig hann upp til himnaríkis, er öllum völdum guðs er fyrir búit, riddarum ok hirðsveitum, ok þar er öllum skylt til at stunda ok fylla þat skarð, er þá varð, er englarnir spilltust, en guð mun þá tölu fylla með hreinlífismönnum” Eireks saga víðförla, kap. 2

“Au quatrième jour, il s’éleva jusqu’au royaume des cieux, où toute la puissance divine est prête, pour les chevaliers et les antrustions. Et là tous devront s’évertuer et compléter ce vide laissé par les anges déchus, et Dieu reconstituera leur nombre avec ceux qui auront mené une vie pure” (traduction personnelle)

“Til hallar sinnar set-te hann uisa tolo valra riþara þa er nauþ-svn vas at fvlla oc eige lofat viþ at auka. Enn þessa tolo valþe hann af monnom oc engl[om] oc greinnde .i .x. sueiter .ix engla en x.ndo manna.”The Old Norse “Elucidarius”, Book 1, “1.23”, p.8

“Dans sa halle il [Dieu] nomma un certain nombre de chevaliers élus, ceux nécessaires pour le remplir, mais ne permit pas plus. Mais il choisit ce nombre parmi des hommes et des anges et les divisa en dix détachements, dont neuf d’anges et le dixième d’hommes” (Traduction personnelle)

Cependant, au-delà du discours canonique apparent, une ambiguïté notable apparaît entre les deux versions. Dans l’Elucidarius, il semble clair que les chevaliers (riddarar) de Dieu sont élus parmi les hommes et les anges, et ne deviennent donc chevaliers qu’une fois nommés à ce poste par Dieu. La saga d’Eirekr est légèrement ambiguë, car elle annonce que royaume de Dieu sera prêt pour riddarum ok hirðsveitum (chevaliers et antrustions), c’est-à-dire des hommes en armes proches d’un roi, ce qui laisse penser en un premier temps que ce groupe bien humain et mortel aura un rôle crucial à jouer sur le plan divin. Seulement ensuite sont mentionnés les hommes à la vie pure qui combleront ce manque créé par les anges déchus.
Cette possible double lecture à base d’analogie entre royauté et divinité n’est pas surprenante si nous pensons au contexte de rédaction du Flateyjabók contenant Eireks saga. Ólafur Halldórsson affirme que le dit manuscrit –contenant également Ólafs saga helga– était destiné au jeune roi de Norvège, Ólaf Hákonarsson (1376 -1387), dont le nom était associé à son glorieux homonyme Saint Olaf. La compilation aura eut pour but premier de convaincre le jeune roi de garder à cœur les intérêts de l’Eglise durant son règne, à travers le modèle d’Eirekr[14].
Nous nous rappelons que dans le premier chapitre, l’opposition entre païen et chrétien paraissait dissolue dans la quête d’un même lieu, le paradis terrestre, dont le nom était présenté comme variable selon les époques, mais dont l’existence était ainsi même assurée comme intemporelle. Cependant ici, le roi dessine une ligne de démarcation entre chrétiens et païens : tous les païens brûlent en Enfer et la conversion d’Eirekr est une condition sine qua non à la poursuite de son voyage. D’ailleurs, le voyage vers l’Est semble être au centre des préoccupations d’Eirekr. La description d’une Inde riche et exotique aux limites du monde correspond aux représentations d’Isidore de Séville ou encore d’Honoré d’Autun dans son Imago Mundi, autre source attestée de la saga[15]. Comme le note Shafer “the knowledge he seeks is as much spiritual as geographical” [16] . Le désir d’exécuter sa promesse le pousse à réorienter le dialogue à plusieurs reprise sur des points géographiques précis plus que sur de la théologie pure (Où se trouve Dieu ? Où se trouve l’Enfer ? Quelle est la distance du monde ?) pour finalement dévoiler deux besoins concomitants à son entreprise: l’enseignement spirituel du roi grec tout autant que son soutien financier.
En conclusion, ce second chapitre est un précieux témoin de la circulation et réutilisation des enseignements ecclésiastiques dans des compositions norroises natives, et serait un matériel utile pour quiconque s’intéresserait aux méthodes d’enseignement de l’Eglise médiévale et de leur transmission dans le Nord.

Notes

11 Sverrir Jakobsson, « On the road to paradise », p.941
12 Pour des ouvrages généraux sur la généalogie de l’usage de la dialectique des dialogues socratiques
jusqu’à la scolastique médiévale, voir Alain de Libéra, Penser au Moyen Age, Le Seuil, Paris, 1991 et La Philosophie
médiévale, PUF, collection Premier cycle, Paris, 1993.
13 Voir The Old Norse Elucidarius: Original Text and. English Translation by E.S. Firchow, Medieval Texts
and Translations. Columbia, SC: Camden. House, 1992.
14 Ólafur Halldórsson, “Af uppruna Flateyjarbókar.” in Grettisfærsla: Safn ritgerða etir Ólaf Halldórsson,
geið út á sjötugsafmæli hans, 18. Apríl 1990, ed. Sigurgeir Steingrímsson, Stefán Karlsson, and Sverrir Tómasson,
Rit 38. Reykjavík: Stofnun Árna Magnússonar á Íslandi. 1990, 427–31, cité par Elizabeth Rowe, “Cultural
Paternity in the Flateyjarbók Óláfs saga Tryggvasonar”, Alvíssmál 8, 1998. Le jeune monarque mourra avant la
réalisation du manuscrit entamé par le prêtre Jón Þórðarson, ce qui changera l’orientation de la compilation.
15 Sverrir Jakobsson, ibid., p. 937
16 “la connaissance qu’il recherche est autant spirituelle que géographique” Shafer, Saga-Accounts of Norse Far-Travellers. Doctoral thesis. Durham University, 2010, p.176

Chapitre 3

Après trois hivers, quand Eirekr eut obtenu nombre de connaissances et bien plus encore, son équipage et lui-même se dirigèrent vers la Syrie avec le sceau du roi Grec. Ils voyageaient soit par bateau soit à cheval, mais marchaient le plus souvent. Ils voyagèrent ainsi quelques hivers jusqu’à ce qu’ils arrivent au fin fond de l’Inde. Et où qu’ils aillent en terres inconnues, ils étaient bien reçus, et tous les aidaient dans leur voyage parce qu’ils avaient avec eux la lettre et le sceau du roi Grec et patriarche[2] de Byzance, qui était connu dans toutes les langues de ces peuples qu’ils s’attendaient à rencontrer [3]. Il était dit que, où qu’ils soient et où qu’ils aillent, il était évident à quel point la grâce divine les accompagnait et à quel point le roi Grec était un ami de Dieu, car où que sa lettre fut vue, alors les honneurs leur étaient accordés et aucun mal ne leur était fait. La clémence de Dieu protégeait Eirekr et ses compagnons, et la bonne fortune du roi Grec les accompagnait autant que ses sages conseils contre les périls du voyage. Mais lorsqu’ils eurent voyagé quarante-cinq milles [4] à travers les royaumes d’Inde, ils arrivèrent finalement en un sombre royaume où les étoiles se voyaient pareillement de jour comme de nuit. Dans cette région, ils trouvèrent partout de grands calices d’or. Là, dans ces terres, ils virent beaucoup de merveilles, mais après avoir beaucoup marché à travers d’épaisses forêts incroyablement hautes, ils sortirent enfin des bois. Alors tout s’illumina et devint clair et ils virent devant eux une large rivière. Par-dessus se trouvait un pont de pierre. Sur l’autre berge de la rivière, ils virent une magnifique terre avec de grandes fleurs et une abondance de miel, et ils pouvaient sentir de là un doux arôme. Là-bas, on pouvait tout voir distinctement. Dans ces terres, il n’y avait ni collines ni hauteurs ou montagnes. Eirekr réalisa que ce lieu devait être celui dont le roi Grec avait parlé. Il lui vint à l’esprit que cette cascade devait être celle du Paradis qui s’appelait Pishon[5].
Mais alors qu’ils s’approchaient du pont de pierre, ils y virent étendu un dragon hargneux, la mâchoire grande ouverte, qui laissa échapper un grondement féroce. Alors Eirekr se tourna de ce côté, décidé à traverser la rivière de toute façon. Mais quand Eirekr le danois vit cela, il découragea son homonyme de traverser et dit que le dragon l’avalerait en un rien de temps. Eirekr le norvégien dit qu’il n’aura pas peur du dragon “et qu’il ne mettrait pas fin à mon voyage » Eirekr le danois dit : “Je te le demande, mon meilleur ami, ne t’offre pas à la mort ; reste plutôt avec nous, car tu mourras surement si tu continues » Eirekr dit qu’il ne s’en retournerait pas, et ils se souhaitèrent l’un à l’autre bonne fortune. Maintenant, Eirekr de Norvège sort son épée et la tient dans sa main droite ; de sa main gauche il tient un de ses compagnons de voyage. Ils courent et sautent dans la gueule du dragon, et il sembla à Eirekr le danois que le dragon les avait avalés tous les deux. Alors il rebroussa chemin avec ses compagnons de voyage, par la même route, et après plusieurs hivers il retourna chez lui dans son domaine familial. Il raconta ensuite ce qu’il avait vu en dernier d’Eirekr le norvégien. Maintenant cet homme devint célèbre de par son voyage et il était considéré comme le plus formidable des hommes, et ici se termine son histoire.

Notes

2.Patriarche, le mot est édité tel quel dans le texte norrois, preuve de l’influence des instutitions chrétiennes au moment de la circulation du manuscrit.
3. “ritat á allar tungur þeira þjóða” Littéralement “ écrit sur toutes les langues de ces peuples” Nous supposons ici une expression dénotant la popularité du roi grec.
4.Míla que je traduis ici par “mille” en référence au mille romain.
5.Genèse, II, 13. Un des quatre fleuves de l’Eden qui traverse le pays de Havilah connu pour la pureté de son or et de sa pierre d’Onyx.

Commentaire
Ce troisième chapitre nous décrit un voyage sans encombre vers l’Inde. La popularité du roi Grec est telle qu’Eirekr et ses compagnons obtiennent un passage facile partout dans l’Est. Pas un seul homme ne s’oppose à eux, car tous ont «écrit sur la langue » le nom du roi Grec. Il faudra une créature aux antipodes de l’humanité pour leur barrer la route : un dreki (dragon).L’affrontement d’un dragon est un topos du matériel légendaire norrois[6], et au-delà un motif médiéval répandu dans plusieurs langues vernaculaires [7]. La rencontre entre Sigurðr et le dragron Fáfnir, décrite en détails dans la Völsunga saga, devait être le parallèle le plus évident pour un public scandinave médiéval, et Eireks saga semble jouer ici sur cette analogie. Si nous acceptons avec Ármann Jakobsson que le point crucial de la rencontre d’un jeune héro et d’un dragon est sa réaction face à la peur[8], nous pouvons identifier cette scène en tant que rite de passage où enfin s’opère une différence notoire entre Eirekr le norvégien et Eirekr le danois, entre le courage et la peur. Plus qu’un rite de passage, probablement un test de sa foi pour Eirikr oscillant entre la figure païenne d’un Sigurðr sans peur[9] et celle d’un Jonas engloutit par une baleine.Finalement, la rencontre avec un dragon au fin fond de l’Inde après des années de voyage confirme la géographie norroise du monstrueux : les dragons sont plausibles au loin, à l’Est, mais pas en territoire connu. Plus proches étaient les trolls et les revenants qui pouvaient peupler les contours connus de la Scandinavie et certainement produire un effet plus terrifiant car plus familier.

Notes

6. Voir Paul Acker, “Dragons in the Eddas and in Early Nordic Art”
7. Barreiro and Cordo Russo, “La Imagen del Dragón en Beowulf, Historia Peredur Vab Efrawc Völsunga Saga
8. Ármann Jakobsson, “Enter the Dragon: Legendary Saga Courage and the Birth of the Hero”, p.429. Sigurðr est décrit brûlant en enfer dans le même manuscrit (Flateyjarbók). Voir Le Dit de Torsteinn-au-frisson, trad. Valland 7

Chapitre 4

Mais quand Eirekr le norvégien et son compagnon sautèrent dans la gueule du dragon, alors se fut comme s’ils passaient à travers une épaisse fumée. Quand ils en sortirent, ils découvrirent un pays magnifique, couvert d’herbe blanche et pourpre au doux parfum et de grandes fleurs. Un ruisseau de miel parcourait l’ensemble du pays. Ce pays était grand et plat. Les rayons du soleil étaient toujours là, de telle sorte qu’il ne faisait jamais nuit, pas même une ombre. Le ciel était calme, bien qu’une légère brise soufflait au sol, leur permettant de sentir le doux arôme des fleurs encore plus. Ils marchèrent longtemps et se demandèrent s’ils pourraient enfin apercevoir quelques habitations ou zones habitées, ou au moins les limites de ce pays. Mais alors ils aperçurent ce qui ressemblait à un pilier, suspendu dans le ciel et sans rien pour le soutenir. Du côté sud de la tour se trouvait une échelle. Ils étaient émerveillés par ce phénomène et pensèrent que c’était bien étrange. Ils grimpèrent ensuite par l’échelle et arrivèrent dans la tour. Ils virent qu’ à l’intérieur elle était décorée du plus beau des velours. Il y avait là une table magnifiquement arrangée, avec un plat d’argent. Sur la table, il y avait toute sorte de mets délicats et elle était garnie de pain blanc au doux parfum. Il y avait un pichet orné d’or et de pierres précieuses. Un calice était là, rempli de vin. Il y avait des lits bien préparés et couverts de vêtements tissés d’or et de velours fin.
Alors Eirekr dit : « Tu vois, ceci est le Ódáinsakr [2] que nous avons cherché avec tant d’efforts et par tant de routes»
Ils louèrent Dieu et dirent : « Dieu est grand et bon, lui qui nous laisse voir de telles choses »
Et ensuite ils profitèrent du festin puis s’en allèrent dormir. Mais alors qu’Eirekr dormait, un jeune homme, beau et lumineux, lui apparut et lui dit : « Ta foi est bien forte, Eirekr. Dis-moi, comment aimes-tu ce pays ? »
Eirekr dit : « Je ne pouvais pas espérer mieux. Et de tous les pays que j’ai visités, c’est celui-ci que j’aime le plus. Mais qui es-tu, toi qui me parles ? Il y a une grande différence de savoir entre nous, car tu me connais et tu m’appelles par mon nom, alors que je ne sais pas qui tu es »
Alors le jeune homme plein de grâce dit : « Je suis un ange de Dieu[3] et l’un de ceux qui gardent les portes du Paradis. J’étais là quand tu as fait le vœu solennel d’aller au sud du monde à la recherche d’Ódáinsakr. Je t’avais incité à naviguer jusqu’à Byzance[4] et grâce à la prévoyance de Dieu et ma volonté tu as pris le baptême, et pour celà je te considère béni, car tu as écouté les paroles du roi Grec et ses conseils, pris son sceau et tu t’es baigné dans le saint Jourdain. Mais le seigneur m’a envoyé jusqu’à toi. Je suis ton ange gardien, et je t’ai protégé sur terre comme sur mer, de tous les dangers du voyage et je t’ai défendu contre toutes mauvaises choses. Mais nous ne sommes pas des hommes, mais plutôt des esprits vivant au royaume des cieux. Mais ce lieu que tu peux voir à présent est comme une étendue sauvage en comparaison du Paradis, même si ce n’est pas loin d’ici, et c’est de là que vient le ruisseau que tu as vu. Personne n’y arrive en vie, mais les âmes des hommes justes y vivent. Et ce lieu que tu as découvert est appelé le pays des hommes vivants[5]. Avant que tu n’arrives, Dieu nous a demandé de surveiller cet endroit et de te montrer le pays des hommes vivants d’une certaine façon, et de te préparer un festin et te récompenser pour tes efforts »
Alors Eirekr demanda à l’ange : « Où habites-tu ? »
L’ange dit : « Nous habitons au ciel, là où nous regardons le Dieu spirituel, mais par nécessité nous sommes envoyés sur terre pour servir les hommes, comme tu peux le deviner »
Eirekr dit : « Qu’est-ce qui supporte cette tour qui me paraît tenir en l’air ? »
L’ange dit : « Le pouvoir de Dieu seul la supporte, et par ce genre de présages, tu ne devrais pas douter que Dieu a créé le monde à partir du néant »
Eirekr dit : « Je ne douterai pas de ça »
L’ange demanda à Eirekr : « Que préfères-tu : rester ici ou retourner dans ton propre royaume ? »
Eirekr répondit : « Je veux rentrer »
L’ange dit : « Pourquoi ? »
Eirekr dit : « Parce que je veux raconter à mes connaissances les merveilleux accomplissements du pouvoir du Seigneur, et si je ne rentre pas, ils vont penser que j’ai péri d’une mort affreuse »
L’ange dit : « Bien qu’à présent il y a des sacrifices aux dieux païens dans les pays du Nord, le temps viendra où ces gens seront libérés de leur hérésie, et Dieu les appellera vers sa foi. Maintenant je te donne la permission de retourner en ton royaume et de raconter à tes amis la miséricorde de Dieu, ce qui tu a vu et entendu, car ils tourneront leur foi vers Dieu et ses commandements plus tôt quand ils entendront de telles histoires. Pris souvent. Je reviendrai à toi dans quelques hivers et porterai ton âme à la béatitude et je protégerai tes os en ce lieu où ils attendront le Jugement dernier. Reste ici six jours et reposez-vous et ensuite prenez des provisions pour le voyage et dirigez-vous vers le Nord »
Alors se fut comme si l’ange avait disparu de sa vision. Eirekr suivit parfaitement les ordres de l’ange concernant son repos et son départ.

Notes

2 Littéralement, “le-pré-des-non-morts”. Le terme apparaît au chapitre 1 et 2 de la saga et est présenté comme l’équivalent païen du Paradis chrétien.
3Engill , du latin ecclésiastique angelus.
4Miklagarðr
5 « jörð lifandi manna » : l’équivalent du paradis terrestre, différent du Paradis en soi, comme l’ange l’explique.

Commentaire
Dans cet avant-dernier chapitre, Eirekr le Norvégien passe finalement avec succès sa dernière épreuve dans sa quête du paradis terrestre. Au lieu de combattre le dreki comme il est de coutume pour les héros légendaires[6], il surpasse sa peur et s’engouffre dans la gueule fumante de la créature. Il découvre ce qui s’apparente au « pré-des-non-morts » ou Ódáinsakr , terme païen réutilisé ici dans un décor chrétien, par opposition au paradis céleste accueillant les âmes des hommes justes. Le lieu rassemble des caractéristiques bibliques, telles que la rivière de miel ou les doux arômes ambiants. L’ange du récit, à la fois gardien d’Eirekr et d’Ódáinsakr, apparaît en rêve à son protégé, ce qui fait du paradis terrestre un lieu bien désertique au final. Le seul bâtiment mentionnée est une tour inhabitée, apparemment arrangée spécialement pour l’arrivée d’Eirekr et de son compagnon, qui reste anonyme tout au long de l’épisode.
Ainsi, la cartographie céleste reste un peu confuse dans ce chapitre. Ódáinsakr n’est pas décrit comme identique aux jardins d’Eden. Le manque d’habitants et d’animaux en ces lieux et l’absence cruciale de l’arbre de la connaissance du bien et du mal en font un ersatz plus qu’un équivalent, particulièrement si l’on considère que la fonction du dit-lieu n’est pas non plus mentionnée[7]. Néanmoins, le chapitre révèle une tentative claire de joindre des concepts natifs norrois aux idées chrétiennes. Au-delà donc de la pure géographie chrétienne, il semble que le but principal de l’aventure soit d’annoncer l’avènement de la foi chrétienne dans le Nord en démontrant que des ancêtres au sang royal, tels que Eirekr le norvégien, y ont été exposés et ont décidé de la prêcher bien avant la conversion officielle. L’aventure donne donc une généalogie historique et des héros légendaires norrois à l’histoire du christianisme dans le Nord, intégrant ainsi davantage les pays nordiques dans la l’histoire de la Chrétienté.

Notes

6 Voir Ármann Jakobsson, “Enter the Dragon”
7 Comme le note Rydberg, IV. The myth in regard to the lower world dans Investigations into Germanic mythology.

 

Chapitre 5

Après s’être reposés, ils sortirent de la tour et voyagèrent jusqu’à ce qu’ils arrivent au bord d’une rivière. C’est alors qu’une grande obscurité s’abattit sur eux. Ils sortirent de la gueule du dragon et reprirent leur voyage. Ils virent beaucoup de merveilles, mais il ne leur arriva aucun mal, et ils devinrent sages en beaucoup de domaines et, après quatre hivers ils retournèrent à Byzance. Eirekr raconta au roi son voyage et celui-ci pensa que c’était un très bon signe qu’il soit revenu. Le roi autorisa Eirekr à rester pendant trois hivers. Après cela, Eirekr prépara son départ de Byzance et voyagea vers le nord jusqu’en Norvège, et tous se réjouissèrent de le revoir. Il resta là-bas dix hivers, et au onzième hiver, il s’en alla tôt prier. Alors l’esprit de Dieu s’empara de lui. On le chercha mais on ne put le trouver. Eirekr avait raconté à son compagnon son rêve, celui qu’il avait eu dans la tour. Ce dernier le raconta à son tour, et il avait foi que l’ange de Dieu devait avoir emporté Eirekr et devait le protéger. Cet Eirekr était surnommé Eirekr le Grand Voyageur. Cette histoire a été confirmée par de nombreux hommes bien informés d’après ses propres paroles. Nous terminons ici cette histoire. Et celui qui en premier plaça cette aventure dans ce livre qu’il a écrit, l’a fait car il voulait que tous sachent qu’il n’y a pas de véritable confiance sinon en Dieu, car bien que les hommes païens puissent obtenir une grande renommée par leurs exploits, il existe une grande différence quand ils finissent leur vie terrestre. Ils ont alors reçu comme récompense les louages des hommes pour leur renommée, mais ils ne peuvent qu’espérer châtiments pour leurs péchés et manque de foi, car ils n’ont pas reconnu leur créateur. Mais ceux qui ont aimé Dieu et lui ont donné toute leur confiance, et se sont battus pour la liberté de la sainte chrétienté, auront davantage de louages des hommes les plus sages. De plus, le meilleur reste à venir, car quand ils auront traversé la porte universelle de la Mort par laquelle aucune chair ne passe, alors ils auront leur récompense. C’est celà qui les sépare des païens: être au royaume éternel avec Dieu tout-puissant, sans fin, tout comme cet Eirekr dont nous avons parlé.

Commentaire
L’histoire d’Eirekr le Grand Voyageur se termine sans surprise, comme souvent dans le cas des exempla. Eirekr refait le chemin inverse vers la Norvège, puis est finalement emporté par son ange gardien, comme annoncé au chapitre 4. L’absence même d’un corps accentue l’aura mystique et légendaire du personnage. Cette petite saga prouve qu’au XIIIe siècle existait encore un débat sur le statut du païen par rapport au chrétien, soit trois siècles après la conversion officielle de l’Islande. L’histoire d’Eirekr est un moyen de discuter la différence entre la gloire posthume d’un homme païen et celle d’un homme chrétien, car la postérité était en effet une valeur culturelle centrale véhiculée dans beaucoup de textes norrois, comme le confirme l’un des passages les plus célèbres de Hávamál :

77. Deyr fé,

deyja frændr,

deyr sjalfr it sama,

ek veit einn,

at aldri deyr:

dómr um dauðan hvern.

77. Le bétail meurt,

Les parents meurent,

toi-même, tu meurs aussi;

Mais je connais une chose

qui jamais ne meurt:

Le jugement porté sur chaque mort.

(Texte normalisé et traduction littérale personnelle. Texte norrois de référence: Edda: Die Lieder des Codex Regius nebst verwandten Denkmälern I: Text. (Rev. Hans Kuhn, 5th edition). Neckel, Gustav (Ed.), Heidelberg: Winter, 1962)

Quel statut donner aux rois légendaires et ancêtres glorieux, dont les histoires continuent à se transmettre dans des sociétés officiellement chrétiennes ? Sont-ils dignes d’admiration ? Brûlent-ils en enfer ? Ce thème apparaissait également dans le Dit de Torstein-au-frisson (voir Valland 7 ) compilé dans le même manuscrit destiné au roi de Norvège, ce qui en fait donc une discussion particulièrement importante dans le cadre de l’exercice du pouvoir et de la royauté en Norvège. D’un point de vue littéraire, le problème semble résolu tout en nuance : Eirekr a eu la chance d’être exposé au christianisme par le roi grec, mais la gloire des héros passés ne peut en effet pas être effacée, bien qu’elle n’en reste pas moins inférieure à celle des chrétiens. Le processus est similaire à celui développé par Snorri Sturluson dans Ynglinga saga (Heimskringla) ou encore Snorra Edda où ce dernier mobilise une evhémérisation des anciens dieux (Odin, Freyr…). Il explique que ces derniers étaient des hommes si exceptionnels qu’ils avaient étaient vénérés comme des dieux, jusqu’à l’arrivée de la chrétienté. Ce processus littéraire permettait alors de conserver intacte une certaine identité historique et culturelle dans le monde norrois, tout en acclamant et sans contredire la révélation chrétienne.

Bibliographie :

Sources:

Brennu-Njáls saga, Ed. Einar Ólaur Sveinsson. Íslenzk Fornrit XII, 1954.
Edda: Die Lieder des Codex Regius nebst verwandten Denkmälern I: Text (Rev. Hans Kuhn, 5th edition). Neckel, Gustav (Ed.).Heidelberg: Winter, 1962.
Flateyjarbók, En Samling af Norske Konge-Sagaer, (eds.) Guðbrandur Vigfússon, Carl Rikard Unger, Christiana, Oxford University, 1868
The Old Norse Elucidarius: Original Text and English Translation by E.S. Firchow, Medieval Texts and Translations. Columbia, SC: Camden. House, 1992.
Völsunga Saga – The Saga of the Volsungs. Ed. Ronald Finch. Edimburgh: Nelson, 1965.

Études:

-Acker, Paul, “Dragons in the Eddas and in Early Nordic Art,” inRevisiting the Poetic Edda: Essay on Old Norse Heroic Legend, ed. P. Acker and C. Larrington, New York: Routledge, 2013, pp. 53-75
-Ashman Rowe, Elizabeth, “Cultural Paternity in the Flateyjarbók Óláfs saga Tryggvasonar », Alvíssmál 8, 1998, p.3-28
-Ármann Jakobsson, “Enter the Dragon: Legendary Saga Courage and the Birth o the Hero” in:
Making History: Essays on the ornaldarsögur. Ed. Marin Arnold and Alison Finlay, London, 2010, p.33-2
-Barreiro, Santiago and Cordo Russo, Luciana, “La Imagen del Dragón en Beowul, Historia Peredur Vab Erawc y Völsunga Saga” In: Signum; Año: 2010 vol. 11 p. 42 – 57.
-Rydberg, Viktor, Investigations into Germanic mythology, Vol. 1, translated by Rasmus B. Anderson, 1886.
-Shafer, John Douglas. Saga-Accounts of Norse Far-Travellers. Doctoral thesis. Durham University, 2010.
-Sverrir Jakobsson , On the road to paradise: ‘austrvegr’ in the Icelandic imagination. In: The fantastic in Old Norse/Icelandic literature. Sagas and the British isles. 2006, pp.
935-943

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